Ce que la loi de gravitation est à l’astronomie, ce que les propriétés élémentaires des tissus sont à la physiologie, les lois d’association des idées le sont à la psychologie

John Stuart Mill
Philosophe, logicien et économiste britannique - 1806 - 1873

Il était une fois une idée…

Nous sommes au XVIIe siècle. La calèche à cheval fait son apparition à Paris, Shakespeare meurt et Jean de La Fontaine voit le jour, Pascal et Descartes discutent… La psychologie telle que nous la connaissons est alors complètement incluse dans la philosophie. « D’où viennent nos idées ? »  « Comment émerge la connaissance ? » Les oppositions sont franches et la tension est grande ; L’empirisme et le rationalisme s’opposent.

Pourquoi vous raconter cette histoire ? Tout simplement parce que nos techniques actuelles dites de « créativité », pour créer de nouveaux produits, de nouveaux services ou process, pour résoudre un problème complexe, sont issues, en partie, d’une de ces doctrines : l’empirisme. Je vous propose donc d’aller explorer cette doctrine afin de mieux comprendre notre manière actuelle de concevoir un atelier dit de « créativité ».

Le XVIIe, puis le XVIIIe siècle ont donc vu s’opposer deux versions de la naissance d’une idée. L’empirisme défendu par la #TeamHobbes et le rationalisme défendu par la #TeamDescartes.

  • La #TeamPascal ou #TeamDescartes affirme qu’il y a quelque chose d’inné dans la connaissance. Le raisonnement permet de créer la connaissance et toute chose qui existe a une raison d’être qui, de fait, peut être expliquée. Il existe des principes logiques universels indépendants de l’expérience et pré-existant à toute expérience.
  • La #TeamBacon ou #TeamHobbes (et aussi Hume, J & JS Mills…) considère quant à elle que la connaissance est issue de l’expérience sensible, de l’observation. Autrement dit, nos sens sont à l’origine de la connaissance. C’est en observant, en mesurant, en réunissant des faits que nous allons pouvoir créer des lois générales. Nous partons du concret pour aller vers l’abstrait. Pour Bacon par exemple, pour trouver une loi physique ou scientifique, il faut recommencer plusieurs fois la même expérience jusqu’à sa validation. Il n’y a pas de raisonnement qui tienne, seule l’expérience compte.
Calvin et Hobbes, Bill Watterson

Les apprentissages de la #TeamDescartes nous ont permis de développé une méthode déductive et une intelligence calculatrice et rationnelle. Notre culture nous a permis de développé fortement ces capacités rationnelles contrairement à nos capacités intuitives et sensibles qui nous permettent de mettre à profit nos expériences. L’intention dans cet article n’est pas de promouvoir une équipe plus qu’une autre (elles ont d’ailleurs été réunies par Kant dans son livre Critique de la raison pure)… mais plutôt de mettre l’accent sur une partie du processus de création et sur ses capacités que nous n’avons pas ou peu cultivées.

L’associationnisme ou les ingrédients de la création

Les travaux de la #TeamHobbes ont permis de construire ce que nous appelons aujourd’hui « la divergence », étape indispensable à la création de concepts originaux et adaptés à votre contexte. C’est John Locke (1632-1704), défenseur de la doctrine empiriste, qui nous ouvre la voie en décrivant l’esprit comme une « table rase ». Ce serait un réceptacle qui reçoit des données du monde par l’observation et l’expérience. Nous naissons vierge de toute idée et c’est en observant, en réalisant des expériences que nous créons la connaissance. Pour créer, il faudrait donc observer, expérimenter… il faudrait avoir des premiers morceaux d’idées.

Pour lui, il existe en effet deux types d’idées : 

  • Les idées simples – celle qui proviennent de l’expérience pure
  • et les idées complexes – celles qui proviennent d’un raisonnement et donc que nous produisons.

Dans notre contexte actuel, les « idées complexes » seraient les « pistes de concepts » que nous souhaitons créer (de produit, une stratégie, un processus de transformation RH…) et les « idées simples » seraient les premières idées qui nous servent à créer ces « idées complexes ». Les deux types d’idées seraient créées dans cette phase de divergence grâce aux mécanismes d’association d’idées. Ce que John Locke appelle « raisonnement » n’est d’autre qu’une mécanique associationniste. Pour aller jusqu’au concept, d’autres types de raisonnements seront nécessaires.

Par l’association d’idées simples, nous créons des idées complexes. Ainsi, ce qu’on appelle «  l’associationnisme » expliquerait qu’il est nécessaire d’avoir des « idées simples » pour créer des « idées complexes ». Il ne sert donc à rien, lors d’un processus créatif, de se plonger dans la création de concept dès lors que l’on a une idée… il est nécessaire de rassembler d’abord un nombre important « d’idées simples » qui seront autant de matière pour être en mesure de créer de nouvelles « idées complexes ». L’associationnisme postule que ce sont d’ailleurs ces « idées simples », issues de l’expérience pure, qui seraient « les premières idées » de l’humanité (rien que ça !). Nous n’aurions au début que des sensations ou images, et, grâce à l’association de celles-ci, nous formerions des idées de plus en plus abstraites. Que ce soit la manière dont on raisonne, la manière dont on crée de nouvelles connaissances, la manière dont on pense au sens large, … tout reviendrait alors à l’association d’idées. Pour autant, ce n’est pas la capacité que nous avons le plus développé, ou entraîné dans nos études et dans nos projets…

« Et même dans nos rêveries les plus folles et les plus délirantes, et pour mieux dire dans tous nos rêves, nous trouverons, à y réfléchir, que l’imagination ne court pas entièrement à l’aventure, mais qu’il y a toujours une connexion qui se maintient entre les différentes idées qui se succèdent » 

Hume, philosophe, économiste et historien écossais – 1711-1776

Chimie mentale et processus créatif ?

Imaginez votre concept comme une molécule qui aurait des fonctionnalités cibles (votre cahier des charges ?). Votre molécule est composée d’atomes – les idées simples – , en s’associant les atomes se transforment en une molécule plus ou moins complexe qui a des fonctionnalités propres. Ces molécules ne remplissent pas totalement votre cahier des charges mais elles y tendent. Ce sont nos « pistes de concepts ».

Les associationnistes parlent d’ailleurs de « chimie mentale » lorsqu’ils parlent d’association d’idées. 
L’association d’idées servirait à deux choses :

  • Permettre d’aller d’une idée à une autre. Elle permet le voyage.
  • Permettre de créer une idée complexe à partir de plusieurs idées.
 

Dans notre contexte, l’association d’idées permettrait donc:

  • La création d’un pool d’idées simples
  • La création de pistes de concept en associant ces idées simples

La phase de divergence a certes comme objectif de produire de nombreux « morceaux d’idées », d’ouvrir un champ de possibles… elle a surtout comme objectif de créer de nombreux « éléments » qui auraient, comme des atomes, la fonction de pouvoir se combiner et s’associer pour créer, in fine, une molécule fonctionnelle, … un concept nouveau.

Deux ingrédients pour créer de nouvelles pistes de concepts :
une tonne d’idées simples et une capacité à associer !

Comment créer son pool d'atomes?

Il existe, de mon expérience, deux mécanismes bien distincts pour créer votre pool d’atomes :

Un premier mécanisme consiste à identifier un élément de départ existant (issu de votre expérience ou de ce que vous observez par exemple) et à produire un nombre important d’associations d’idées dessus. Pour réaliser ces associations, la #TeamHobbes nous aide ; nous aurions quatre moyens de le faire :

  • associer selon la ressemblance – un tapis vert évoque une prairie,
  • associer selon la proximité – le feu évoque le chaud,
  • associer selon la causalité – le feu évoque les pompiers – la houle évoque le mal de mer,
  • ou encore associer selon le contraste en fonction des auteurs – blanc évoque le noir.

Ce mécanisme permet d’obtenir une grande richesse de matière.

L’association d’idées peut également se faire en terme :

  • d’association sémantique – Chemise > T-Shirt ; Souris > Clavier ; Coiffeur > Coupe
  • d’association personnelle (issue de l’expérience individuelle) –  Lampe > Maroc ne peut être compris que de la personne qui a émis cette association. L’association personnelle – ou subjective – peut être aussi inconsciente.
  • d’association « visuelle » ou « phonétique ». Nous associons alors sur l’image que cela nous renvoie ou le son du mot  – Moquette > Pelouse – Moquette > Coquette
 

Un deuxième mécanisme consiste à partir d’un concept existant – une forme établie. Vous cassez alors les liaisons logiques sous-jacentes à cette forme et vous en libérez donc les éléments.

Ce mécanisme n’est pas simple à mettre en oeuvre si les participants ne sont pas habitués. Il est donc nécessaire de réaliser au préalable un exercice d’échauffement proposant le même mécanisme mais sur un objet connu de tous et sans enjeux pour l’équipe. Vous trouverez ci-après un exercice que j’ai créé qui va dans ce sens (cf. image ci-dessous). Les exercices d’échauffement que je propose ne sont pas des « icebreaker » dans le sens où ils ont une intention définie en fonction de ce qui va être demandé aux participants de faire dans l’atelier collaboratif. L’intention n’est pas juste « de casser la glace » ou de créer une cohésion, même s’ils y participent. Vous trouverez d’autres de ces exercices d’échauffement dans les KatsiCards.

Exercice d'échauffement "L'aspirateur", KatsiCards (c)

Dans les deux cas, nous parvenons à avoir un ensemble d’atomes qu’il est possible de catégoriser en fonction de critères que nous aurions définis en amont. Ces atomes répondent à des fonctions (bénéfices client ? fonctions techniques ? ) différentes et ces fonctions peuvent être modifiées, amplifiées, diminuées au contact d’autres atomes…

Comment entraîner votre capacité d’association d’idées ?

La capacité à associer des idées est primordiale. Si vous ne l’entraînez pas vous serez moins performant, cela sera plus difficile, moins agréable, moins fluide. En vous entraînant, vous vous autorisez aussi, comme Fleming ou Archimède, à être ouvert à ce que votre environnement vous propose comme « idée simple » et que vous pourriez combiner.

Voici deux exercices, issus de tests de psychologie, qui peuvent vous permettre de vous entraîner au quotidien.

Le premier exercice consiste à entraîner sa fluidité et sa flexibilité. Prenez un mot et cherchez le plus d’association d’idées à partir de ce mot. Vous pouvez pour cela écrire sous forme de carte mentale en plaçant votre mot de départ au centre. Lorsque vous bloquez, reprenez les différentes manières d’associer (ressemblance, proximité, causalité, contraste et sémantique, personnelle, visuelle et phonétique).

Exemple d'association de mots

Le deuxième exercice vous permet d’entraîner votre capacité à réaliser des connexions. Il a été conçu dans le but de mesurer la capacité créative mais permet également de s’entraîner. Il s’agit du « RAT ».

Exercicie du RAT - Extrait du livre "K.Notes" disponible dans la Trousse Katsi

La divergence, nécessaire mais pas suffisante

Au-delà de l’intérêt intellectuel d’étudier comment créer de la connaissance, l’associationnisme est visible aujourd’hui dans tout processus de créativité. Nous le côtoyons, l’aimons – ou pas- le moquons même parfois en questionnant son utilité dans certains groupes de participants. Certains participants peuvent être parfois très mal à l’aise dans cette étape alors que d’autres s’y épanouissent. Cette différence de sensibilité parle beaucoup de l’aisance avec laquelle un participant associe ou non sur ses idées ou celles des autres, sans jugement, et avec fluidité. Cultivons cette capacité !

Pour être utile et efficace, l’étape de divergence ne suffit pas à elle seule à résoudre un problème… il faut ensuite assembler retravailler les molécules en se concentrant sur elles en tant que finalité. C’est une autre manière de penser qui n’a plus rien à voir avec l’association d’idées. C’est l’étape de la convergence. Cette phase est issue de la « théorie de la forme » dont nous aurons certainement l’occasion de parler dans un prochain article. Il s’agit tout simplement de dire que le « tout , la forme » est plus important que les éléments qui le compose. Si vous jouez un morceau de piano, la mélodie prédominera sur un silence ou un dièse qui serait manqué. La convergence est la phase où l’on sculpte, on brosse, on enlève de la matière, on en ajoute un peu. Les atomes n’ont plus d’importance, seule la molécule et ses caractéristiques finales en ont.

On ne le dira donc jamais assez… faire un « brainstorming » dans une réunion ne sert à rien s’il n’est pas précédé d’une phase d’imprégnation et s’il n’est pas prévu de réaliser une phase de convergence après. Le « brainstorming » n’est qu’une technique parmi des centaines pour diverger… et l’intention est de créer un grand nombre d’atomes. Pas plus pas moins. Arrêtons les brainstorming et faisons place à des process de créativité complets !

Le process de créativité en 3 étapes - Extrait du K.Notes disponible dans la Trousse Katsi

Dans cet article, comme pour les autres, je vous ai transmis ma compréhension issue de mes expériences, mes apprentissages et mes lectures. Si vous souhaitez compléter, amender, proposer une modification ou transmettre un tout autre point de vue… vous êtes le bienvenu. Vous pouvez laisser un commentaire ci-dessous ou envoyer un mail à jeanne.bernard[at]katsi.fr.

Enfin, n’hésitez pas à partager sur LinkedIn et Twitter ou tout autre réseau qui vous parle !

A très bientôt !

 

Jeanne Bernard, facilitatrice, coach et fondatrice de Katsi

Cet article est mise à disposition par Katsi selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.

Calvin et Hobbes, Bill Watterson

Retrouvez ici quelques-unes des sources bibliographiques qui ont aidé à la rédaction de cet article

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