D’où viennent nos idées?… de nos capacités d’association pardi!

Ce que la loi de gravitation est à l’astronomie, ce que les propriétés élémentaires des tissus sont à la physiologie, les lois d’association des idées le sont à la psychologie

John Stuart Mill
Philosophe, logicien et économiste britannique - 1806 - 1873

Il était une fois une idée…

Nous sommes au XVIIe siècle. La calèche à cheval fait son apparition à Paris, Shakespeare meurt et Jean de La Fontaine voit le jour, Pascal et Descartes discutent… La psychologie telle que nous la connaissons est alors complètement incluse dans la philosophie. « D’où viennent nos idées ? »  « Comment émerge la connaissance ? » Les oppositions sont franches et la tension est grande ; L’empirisme et le rationalisme s’opposent.

Pourquoi vous raconter cette histoire ? Tout simplement parce que nos techniques actuelles dites de « créativité », pour créer de nouveaux produits, de nouveaux services ou process, pour résoudre un problème complexe, sont issues, en partie, d’une de ces doctrines : l’empirisme. Je vous propose donc d’aller explorer cette doctrine afin de mieux comprendre notre manière actuelle de concevoir un atelier dit de « créativité ».

Le XVIIe, puis le XVIIIe siècle ont donc vu s’opposer deux versions de la naissance d’une idée. L’empirisme défendu par la #TeamHobbes et le rationalisme défendu par la #TeamDescartes.

  • La #TeamPascal ou #TeamDescartes affirme qu’il y a quelque chose d’inné dans la connaissance. Le raisonnement permet de créer la connaissance et toute chose qui existe a une raison d’être qui, de fait, peut être expliquée. Il existe des principes logiques universels indépendants de l’expérience et pré-existant à toute expérience.
  • La #TeamBacon ou #TeamHobbes (et aussi Hume, J & JS Mills…) considère quant à elle que la connaissance est issue de l’expérience sensible, de l’observation. Autrement dit, nos sens sont à l’origine de la connaissance. C’est en observant, en mesurant, en réunissant des faits que nous allons pouvoir créer des lois générales. Nous partons du concret pour aller vers l’abstrait. Pour Bacon par exemple, pour trouver une loi physique ou scientifique, il faut recommencer plusieurs fois la même expérience jusqu’à sa validation. Il n’y a pas de raisonnement qui tienne, seule l’expérience compte.
Calvin et Hobbes, Bill Watterson

Les apprentissages de la #TeamDescartes nous ont permis de développé une méthode déductive et une intelligence calculatrice et rationnelle. Notre culture nous a permis de développé fortement ces capacités rationnelles contrairement à nos capacités intuitives et sensibles qui nous permettent de mettre à profit nos expériences. L’intention dans cet article n’est pas de promouvoir une équipe plus qu’une autre (elles ont d’ailleurs été réunies par Kant dans son livre Critique de la raison pure)… mais plutôt de mettre l’accent sur une partie du processus de création et sur ses capacités que nous n’avons pas ou peu cultivées.

L’associationnisme ou les ingrédients de la création

Les travaux de la #TeamHobbes ont permis de construire ce que nous appelons aujourd’hui « la divergence », étape indispensable à la création de concepts originaux et adaptés à votre contexte. C’est John Locke (1632-1704), défenseur de la doctrine empiriste, qui nous ouvre la voie en décrivant l’esprit comme une « table rase ». Ce serait un réceptacle qui reçoit des données du monde par l’observation et l’expérience. Nous naissons vierge de toute idée et c’est en observant, en réalisant des expériences que nous créons la connaissance. Pour créer, il faudrait donc observer, expérimenter… il faudrait avoir des premiers morceaux d’idées.

Pour lui, il existe en effet deux types d’idées : 

  • Les idées simples – celle qui proviennent de l’expérience pure
  • et les idées complexes – celles qui proviennent d’un raisonnement et donc que nous produisons.

Dans notre contexte actuel, les « idées complexes » seraient les « pistes de concepts » que nous souhaitons créer (de produit, une stratégie, un processus de transformation RH…) et les « idées simples » seraient les premières idées qui nous servent à créer ces « idées complexes ». Les deux types d’idées seraient créées dans cette phase de divergence grâce aux mécanismes d’association d’idées. Ce que John Locke appelle « raisonnement » n’est d’autre qu’une mécanique associationniste. Pour aller jusqu’au concept, d’autres types de raisonnements seront nécessaires.

Par l’association d’idées simples, nous créons des idées complexes. Ainsi, ce qu’on appelle «  l’associationnisme » expliquerait qu’il est nécessaire d’avoir des « idées simples » pour créer des « idées complexes ». Il ne sert donc à rien, lors d’un processus créatif, de se plonger dans la création de concept dès lors que l’on a une idée… il est nécessaire de rassembler d’abord un nombre important « d’idées simples » qui seront autant de matière pour être en mesure de créer de nouvelles « idées complexes ». L’associationnisme postule que ce sont d’ailleurs ces « idées simples », issues de l’expérience pure, qui seraient « les premières idées » de l’humanité (rien que ça !). Nous n’aurions au début que des sensations ou images, et, grâce à l’association de celles-ci, nous formerions des idées de plus en plus abstraites. Que ce soit la manière dont on raisonne, la manière dont on crée de nouvelles connaissances, la manière dont on pense au sens large, … tout reviendrait alors à l’association d’idées. Pour autant, ce n’est pas la capacité que nous avons le plus développé, ou entraîné dans nos études et dans nos projets…

« Et même dans nos rêveries les plus folles et les plus délirantes, et pour mieux dire dans tous nos rêves, nous trouverons, à y réfléchir, que l’imagination ne court pas entièrement à l’aventure, mais qu’il y a toujours une connexion qui se maintient entre les différentes idées qui se succèdent » 

Hume, philosophe, économiste et historien écossais – 1711-1776

Chimie mentale et processus créatif ?

Imaginez votre concept comme une molécule qui aurait des fonctionnalités cibles (votre cahier des charges ?). Votre molécule est composée d’atomes – les idées simples – , en s’associant les atomes se transforment en une molécule plus ou moins complexe qui a des fonctionnalités propres. Ces molécules ne remplissent pas totalement votre cahier des charges mais elles y tendent. Ce sont nos « pistes de concepts ».

Les associationnistes parlent d’ailleurs de « chimie mentale » lorsqu’ils parlent d’association d’idées. 
L’association d’idées servirait à deux choses :

  • Permettre d’aller d’une idée à une autre. Elle permet le voyage.
  • Permettre de créer une idée complexe à partir de plusieurs idées.
 

Dans notre contexte, l’association d’idées permettrait donc:

  • La création d’un pool d’idées simples
  • La création de pistes de concept en associant ces idées simples

La phase de divergence a certes comme objectif de produire de nombreux « morceaux d’idées », d’ouvrir un champ de possibles… elle a surtout comme objectif de créer de nombreux « éléments » qui auraient, comme des atomes, la fonction de pouvoir se combiner et s’associer pour créer, in fine, une molécule fonctionnelle, … un concept nouveau.

Deux ingrédients pour créer de nouvelles pistes de concepts :
une tonne d’idées simples et une capacité à associer !

Comment créer son pool d'atomes?

Il existe, de mon expérience, deux mécanismes bien distincts pour créer votre pool d’atomes :

Un premier mécanisme consiste à identifier un élément de départ existant (issu de votre expérience ou de ce que vous observez par exemple) et à produire un nombre important d’associations d’idées dessus. Pour réaliser ces associations, la #TeamHobbes nous aide ; nous aurions quatre moyens de le faire :

  • associer selon la ressemblance – un tapis vert évoque une prairie,
  • associer selon la proximité – le feu évoque le chaud,
  • associer selon la causalité – le feu évoque les pompiers – la houle évoque le mal de mer,
  • ou encore associer selon le contraste en fonction des auteurs – blanc évoque le noir.

Ce mécanisme permet d’obtenir une grande richesse de matière.

L’association d’idées peut également se faire en terme :

  • d’association sémantique – Chemise > T-Shirt ; Souris > Clavier ; Coiffeur > Coupe
  • d’association personnelle (issue de l’expérience individuelle) –  Lampe > Maroc ne peut être compris que de la personne qui a émis cette association. L’association personnelle – ou subjective – peut être aussi inconsciente.
  • d’association « visuelle » ou « phonétique ». Nous associons alors sur l’image que cela nous renvoie ou le son du mot  – Moquette > Pelouse – Moquette > Coquette
 

Un deuxième mécanisme consiste à partir d’un concept existant – une forme établie. Vous cassez alors les liaisons logiques sous-jacentes à cette forme et vous en libérez donc les éléments.

Ce mécanisme n’est pas simple à mettre en oeuvre si les participants ne sont pas habitués. Il est donc nécessaire de réaliser au préalable un exercice d’échauffement proposant le même mécanisme mais sur un objet connu de tous et sans enjeux pour l’équipe. Vous trouverez ci-après un exercice que j’ai créé qui va dans ce sens (cf. image ci-dessous). Les exercices d’échauffement que je propose ne sont pas des « icebreaker » dans le sens où ils ont une intention définie en fonction de ce qui va être demandé aux participants de faire dans l’atelier collaboratif. L’intention n’est pas juste « de casser la glace » ou de créer une cohésion, même s’ils y participent. Vous trouverez d’autres de ces exercices d’échauffement dans les KatsiCards.

Exercice d'échauffement "L'aspirateur", KatsiCards (c)

Dans les deux cas, nous parvenons à avoir un ensemble d’atomes qu’il est possible de catégoriser en fonction de critères que nous aurions définis en amont. Ces atomes répondent à des fonctions (bénéfices client ? fonctions techniques ? ) différentes et ces fonctions peuvent être modifiées, amplifiées, diminuées au contact d’autres atomes…

Comment entraîner votre capacité d’association d’idées ?

La capacité à associer des idées est primordiale. Si vous ne l’entraînez pas vous serez moins performant, cela sera plus difficile, moins agréable, moins fluide. En vous entraînant, vous vous autorisez aussi, comme Fleming ou Archimède, à être ouvert à ce que votre environnement vous propose comme « idée simple » et que vous pourriez combiner.

Voici deux exercices, issus de tests de psychologie, qui peuvent vous permettre de vous entraîner au quotidien.

Le premier exercice consiste à entraîner sa fluidité et sa flexibilité. Prenez un mot et cherchez le plus d’association d’idées à partir de ce mot. Vous pouvez pour cela écrire sous forme de carte mentale en plaçant votre mot de départ au centre. Lorsque vous bloquez, reprenez les différentes manières d’associer (ressemblance, proximité, causalité, contraste et sémantique, personnelle, visuelle et phonétique).

Exemple d'association de mots

Le deuxième exercice vous permet d’entraîner votre capacité à réaliser des connexions. Il a été conçu dans le but de mesurer la capacité créative mais permet également de s’entraîner. Il s’agit du « RAT ».

Exercicie du RAT - Extrait du livre "K.Notes" disponible dans la Trousse Katsi

La divergence, nécessaire mais pas suffisante

Au-delà de l’intérêt intellectuel d’étudier comment créer de la connaissance, l’associationnisme est visible aujourd’hui dans tout processus de créativité. Nous le côtoyons, l’aimons – ou pas- le moquons même parfois en questionnant son utilité dans certains groupes de participants. Certains participants peuvent être parfois très mal à l’aise dans cette étape alors que d’autres s’y épanouissent. Cette différence de sensibilité parle beaucoup de l’aisance avec laquelle un participant associe ou non sur ses idées ou celles des autres, sans jugement, et avec fluidité. Cultivons cette capacité !

Pour être utile et efficace, l’étape de divergence ne suffit pas à elle seule à résoudre un problème… il faut ensuite assembler retravailler les molécules en se concentrant sur elles en tant que finalité. C’est une autre manière de penser qui n’a plus rien à voir avec l’association d’idées. C’est l’étape de la convergence. Cette phase est issue de la « théorie de la forme » dont nous aurons certainement l’occasion de parler dans un prochain article. Il s’agit tout simplement de dire que le « tout , la forme » est plus important que les éléments qui le compose. Si vous jouez un morceau de piano, la mélodie prédominera sur un silence ou un dièse qui serait manqué. La convergence est la phase où l’on sculpte, on brosse, on enlève de la matière, on en ajoute un peu. Les atomes n’ont plus d’importance, seule la molécule et ses caractéristiques finales en ont.

On ne le dira donc jamais assez… faire un « brainstorming » dans une réunion ne sert à rien s’il n’est pas précédé d’une phase d’imprégnation et s’il n’est pas prévu de réaliser une phase de convergence après. Le « brainstorming » n’est qu’une technique parmi des centaines pour diverger… et l’intention est de créer un grand nombre d’atomes. Pas plus pas moins. Arrêtons les brainstorming et faisons place à des process de créativité complets !

Le process de créativité en 3 étapes - Extrait du K.Notes disponible dans la Trousse Katsi

Dans cet article, comme pour les autres, je vous ai transmis ma compréhension issue de mes expériences, mes apprentissages et mes lectures. Si vous souhaitez compléter, amender, proposer une modification ou transmettre un tout autre point de vue… vous êtes le bienvenu. Vous pouvez laisser un commentaire ci-dessous ou envoyer un mail à jeanne.bernard[at]katsi.fr.

Enfin, n’hésitez pas à partager sur LinkedIn et Twitter ou tout autre réseau qui vous parle !

A très bientôt !

 

Jeanne Bernard, facilitatrice, coach et fondatrice de Katsi

Cet article est mise à disposition par Katsi selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.

Calvin et Hobbes, Bill Watterson

Retrouvez ici quelques-unes des sources bibliographiques qui ont aidé à la rédaction de cet article

Notre flexibilité cognitive comme levier de résolution de problème.

Quand la résolution de problème manque de flexibilité

Nous avons tous été confronté à une situation problématique où nous nous sommes sentis bloqués, empêtrés, que ce soit seul ou en groupe. Vous avez peut-être vécu une conversation où il semble impossible de trouver une solution tant les points de vue de chacun sont différents.  

Et si le point de blocage ne résidait pas tout simplement dans notre rigidité de pensée ? Dans notre manque de flexibilité ?

Chaque atelier collaboratif a un objectif à atteindre. Cet objectif peut être de trouver une nouvelle stratégie qui répond aux enjeux de l’entreprise à 10 ans, de trouver un nouveau concept de produit ou service, de lever un verrou technique, d’accélérer une prise de décision, …

Quelque soit l’objectif à atteindre, la première étape sera toujours de définir la problématique et de travailler collectivement sur des défis partagés de tous. C’est, de mon expérience, l’étape la plus importante et qui peut s’avérer complexe. Pour aboutir à des défis partagés de tous, cela demande que la problématique ait été considérée sous tous les angles incluant ceux que les participants ne voient pas à première vue.

Pour répondre à ces défis (les « comment faire pour » comme on aime les appeler), il peut arriver que le groupe se trouve dans une impasse ou ne parvienne pas à trouver de solution originale (au sens qu’ils auront choisi). Encore une fois, trouver des solutions va demander de voir le défi de différentes manières et potentiellement, d’aller chercher des idées dans d’autres domaines.

Que ce soit pour définir la problématique ou bien pour trouver une réponse au défi, deux questions se posent :

  1. Quelle est notre représentation de la problématique / du défi ?
  2. Quel chemin allons-nous emprunter pour aller jusqu’à la définition du défi / la solution ?

C’est sur ces deux questions (« représentation » et « chemin ») que nous pouvons jouer lorsque nous sommes bloqués dans un processus de résolution de problème et la flexibilité cognitive se trouve être le parfait outil pour jouer !

La flexibilité cognitive, kesako?

Il est difficile de trouver une définition consensuelle à la flexibilité cognitive. J’ai fait le choix de prendre la définition de la flexibilité cognitive comme une composante de la pensée créative puisque nous sommes dans le contexte de la résolution de problèmes. (Guilford, 1950 ; Carlier, 1973, Sternberg et Lubart 1995, Lautrey et lubart 1998 ; Mouchiroud et Lubart, 2001 ; Georgsdottir et Lubart 2003).

Il s’agit d’ailleurs de cette flexibilité qui est testé par Torrance avec 3 autres caractéristiques (la fluidité, l’originalité, l’élaboration) pour évaluer la créativité d’une personne.

La flexibilité cognitive serait la capacité de passer d’une tâche cognitive à une autre, de changer ou de s’adapter face à un environnement contraignant.

Il existe deux types de flexibilité en fonction de l’existence ou non d’une impasse: la flexibilité spontanée et la flexibilité dite réactive.

La flexibilité réactive lorsque nous sommes dans une impasse

Ce type de flexibilité apparaît lorsque la difficulté à résoudre le problème est bien visible car nous sommes dans une impasse. Nous avons une représentation claire du problème mais aucun chemin n’apporte de solution.

Nous allons alors redéfinir le problème pour trouver une solution. Nous changeons notre représentation du problème en changeant de perspective et en apportant de nouveaux insights.

Cela demande de « lâcher » la représentation du problème qui nous semblait « claire » ou même « être la bonne ». Nous nous désengageons de cette représentation pour nous réengager dans une autre.

Cette nouvelle représentation du problème peut nous « débloquer » et nous apporter naturellement la solution.

Ce type de flexibilité peut se mesurer et donc se tester. Voici deux exemples de tests.

Le test de Karl Duncker

En 1945, le psychologue Karl Duncker publie son test qui permet de mesurer la « fixité cognitive », autrement dit, le manque de flexibilité cognitive.

Le test consiste à faire entrer le sujet dans une pièce dans laquelle se trouve une table sur laquelle sont posées une bougie, une pochette d’allumettes et une boîte de punaises (voir schéma). L’expérimentateur demande au sujet de fixer la chandelle au mur sur un tableau de liège sans que la cire tombe sur la table située en dessous.

Essayez de résoudre le problème avant de lire la suite…

Le sujet trouve la solution du problème à partir du moment où il ne considère plus la boîte comme un récipient pour les punaises mais comme un support possible pour la bougie.

Il faut vider la boîte de punaises, fixer la bougie dans (ou sur ?) cette dernière et utiliser des punaises pour fixer la boîte au tableau.

Si la tâche est présentée au sujet avec les punaises empilées sur la table à côté de la boîte plutôt qu’à l’intérieur de cette dernière, à peu près tous les participants trouvent la solution optimale.

La difficulté réside bien dans la capacité du sujet à « lâcher » sa représentation fonctionnelle de la boîte pour une autre.

 

Le test de « wisconsin card sorting »

On présente au sujet quatre cartes qui vont lui servir de stimuli de base. Les cartes diffèrent en fonction des formes qui y sont dessinées, de la couleur et du nombre de celles-ci (voir exemple ci-dessous)

On demande au sujet d’associer une à une les 128 cartes avec l’une des quatre cartes de bases.

C’est l’examinateur qui décide si les cartes doivent être classées par couleur, forme ou quantité mais il ne dit pas explicitement au sujet quelle est la règle de classement des cartes. Le sujet essaie et l’examinateur lui indique seulement si l’association avec la carte de base qu’il réalise est bonne ou mauvaise.

Pendant le test les règles d’association vont changer après un nombre consécutif d’associations correctes. L’examinateur ne le dit pas explicitement au sujet mais lui indique si l’association avec la carte de base qu’il réalise est bonne ou mauvaise.

L’examinateur mesure le temps mis pour comprendre et prendre en compte les nouvelles règles ainsi que le nombre d’erreurs faites avant la compréhension de la nouvelle règle.

Là encore, c’est la capacité à se désengager d’une représentation qui nous semblait être la bonne qui est testé.

Ce test est d’ailleurs utilisé aujourd’hui encore dans le contexte médical pour aider un diagnostic ou suivre l’évolution de certaines capacités cognitives d’un patient.

 

La flexibilité spontanée... le recours aux problèmes analogues

Ce type de flexibilité apparaît lorsque notre problème ressemble de part certains aspects à d’autres problèmes et nous allons alors tester différents chemins pour trouver la solution.

En définissant notre problème, nous constatons que notre problème ressemble par sa configuration, par ses données, par son origine… à d’autres problèmes. Nous procédons alors plus ou moins naturellement par analogie avec ces autres problèmes pour trouver une solution. Nous découvrons des nouveaux « chemins » pour résoudre notre problème mais nous gardons la même représentation de notre problème.

Gustave Eiffel trouva la solution à son problème de structure pour sa fameuse Tour Eiffel en s’inspirant des travaux de l’anatomiste Hermann Von Meyer qui expliqua comment le poids du corps pouvait être supporter par les os des jambes. Il étudia le fonctionnement du squelette humain et remarqua que la tête du fémur avait une structure inhabituelle, ce qui permettait au poids du corps d’être pris en charge de façon légèrement décentrée par les os et les jambes. Lorsque Gustave Eiffel démarra la construction de sa tour en 1887, il imita cette structure osseuse compliquée dans les arcades de sa base.

Nous pouvons prendre aussi l’exemple connu de Louis et Auguste Lumière qui étaient bloqués sur la question de l’avancement du film : « comment faire pour faire avancer la pellicule de manière régulière ? ». C’est Louis Lumière qui trouve la solution en regardant le film comme une pièce de tissu qu’il faut faire avancer de manière régulière sur une machine à coudre. Il constate le mouvement saccadé de l’aiguille qui entre dans le tissu et ressort … tout en faisant avancer le tissu. « A la place du tissu, tu mets une pellicule perforée des deux côtés ; ça s’arrête, ça repart, ça s’arrête, ça repart, le cylindre est poussé par saccades… aussi vite que tu veux » . Quelques mois plus tard, le cinématographe était né. D’une cadence de seize images par seconde, il utilisait une bande de celluloïd perforée de 35 mm.

Dans ces deux exemples, les représentations du problème restent inchangées (un problème de poids à répartir et un problème d’objet fin à faire avancer de manière saccadée mais régulière).

Et dans votre quotidien?

A quels moments le recours à flexibilité cognitive peut être important ?

Le recours ou non à la flexibilité cognitive a un impact fort dans tous nos moments de vie qu’ils soient collectifs ou individuels, personnels ou professionnels.

  1. Lorsqu’on veut créer, innover,
  2. Pour trouver une solution commune au groupe,
  3. Lorsque l’on souhaite calmer des tensions dans une équipe,
  4. Pour transformer ses échecs en réussite et donc trouver les apprentissages qui nous serons utiles.

Comment favoriser la flexibilité cognitive ?

En collectif, l’objectif peut être de s’assurer que même un groupe d’individus « rigide » puisse être groupe flexible.

Pour arriver à cela, assurez vous que votre groupe ne soit pas constitué uniquement d’experts du problème mais aussi de personnes apportant des expertises différentes ; appelez un physicien en aéronautique autour de votre problème de textile technique de haute montagne par exemple ou une personne complètement en dehors de votre problème sans expertise particulière mais qui apportera un angle différent.

Vous pouvez aussi avoir recours à une panoplie d’outils et techniques qui permettront, en groupe, de vous décentrer et donc de changer plus facilement de représentation du problème ou d’accéder à des analogies de manière plus fluide. Un de ces outils est le SPIDER (cf schéma ci-contre).

Vous retrouverez d’autres outils dans les KatsiCards fournies dans la Trousse Katsi et spécialement dans les cartes dites « de divergence ».

Individuellement vous pouvez:

  • Vous entraîner tout simplement à aller chercher des associations de mots puis d’idées variées. Le « Ping Pong de mots » est une bonne approche : choisissez un mot (par exemple « arbre ») et rebondissez dessus en disant le mot auquel il vous fait penser (par exemple « vert ») puis rebondissez sur ce dernier mot… Vous aurez ainsi une suite comme  « arbre, vert, rouge, vin, bouteille, eau, nature, … ».
    Vous remarquez que « arbre » et « vert » ne sont pas dans le même registre (la même catégorie). En revanche « vert » et « rouge » le sont….
    L’objectif est de faire, de la manière la plus fluide possible, et le plus longtemps possible, des associations dans des registres différents.
    Une autre manière de faire est de n’associer que sur un seul mot en changeant un maximum de registre. Par exemple à partir de « arbre »
    « Hêtre, nature, refuge, réseau, papier, saison, témoin, … »
  • Vous former à différents types de pensée et notamment la pensée associative et métaphorique… Un prochain article approfondira tout particulièrement ces modes de penser.
 

N’hésitez pas à partager vos idées de modalités dans les commentaires ou encore apporter vos sources, vos expériences ou expertises sur ces sujets.

A très bientôt!
 
Jeanne Bernard, Fondatrice de Katsi

Cet article est mise à disposition par Katsi selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.

Quelques sources

  • Clément, E. (2008). Flexibilité, changement de point de vue et découverte de solution. In G. Chasseigne (Ed.), Cognition, Santé et Vie Quotidienne, vol 1. pp. 21-42). Paris: Edition Publibook Université (collection Psychologie Cognitive)
  • Eslinger, P.J.& Grattan, L.M. (1993). Frontal lobe and frontal striatal substrates for different forms of human cognitive flexibility. Neuropsychologia, 31, 17-28.
  • Clément, E. (2006) Approche de la flexibilité cognitive dans la problématique de la résolution de problème. In: L’année psychologique. vol. 106, n°3. pp. 415-434; https://www.persee.fr/doc/psy_0003-5033_2006_num_106_3_30923
  • Les Savanturiers, Processus cognitifs complexes – Les fonctions exécutives. Cité des sciences et de l’industrie – Département Education – mars 2015

  • Asta S. Georgsdottir, Isaac Getz, How Flexibility Facilitates Innovation and ways to Manage it in Organizations, Creativity and Innovation Management, Vol 13, Nb 3, Sept 2004, pp. 166-175

  • Site interne Hogrefe, Editeur de tests psychologiques et d’outils d’évaluation,  » La flexibilité – Les fonctions exécutives #2″ 
    https://www.hogrefe.fr/la-flexibilite-les-fonctions-executives-2/

Et aussi nos livres ressources à retrouver dans notre bibliographie. 

Le conformisme, ou comment annihiler la créativité d’un groupe

Pourquoi choisir de parler du conformisme?

Tout simplement parce que comprendre comment fonctionne le conformisme permet d’appréhender certaines dynamiques de groupe, de détecter et comprendre pourquoi il surgit lors d’un atelier et donc d’inventer des modalités qui permettront à un groupe d’atteindre plus facilement son objectif.

Le conformisme fait partie des dangers dans un processus créatif. Il est donc important de comprendre comment il fonctionne afin de mettre en place, lors d’un atelier collaboratif, ou même d’une simple réunion, les conditions adaptées à des échanges fructueux.

Lorsque nous parlons de conformisme, nous pouvons parler de beaucoup de choses. J’ai choisi ici de revenir aux définitions et aux études théoriques sur le sujet dont je vous propose ici une synthèse. 

L’individualisme, un trait de personnalité à développer pour être créatif

La pensée créative a pour objectif la production d’une œuvre originale, c’est-à-dire nouvelle dans son contexte, et adaptée. Un individu va avoir plus ou moins de facilités à produire cette œuvre. Tout dépend de ses manières de penser (capacités cognitives) et de ses manières d’être (capacités conatives). Aujourd’hui six traits de personnalités ont été identifiés comme favorisant le recours à la pensée créative. Nous y trouvons la persévérance, l’ouverture à de nouvelles expériences, la prise de risque, le psychotisme, la tolérance à l’ambiguïté, et enfin l’individualisme.

L’individualisme est ce qui fait qu’une personne va laisser prioritairement la place à son intuition, ses connaissances et ses points de vue. Ce concept d’individualisme a été étudié par nombre de chercheurs sous différents angles et différentes époques et notamment en psychologie sociale où les études vont porter sur l’influence de la présence d’autrui sur les pensées, les sentiments et les comportements d’un individu. Ceci nous intéresse tout particulièrement dans le contexte d’un moment collaboratif.

Cette influence a été étudiée, par exemple, par Stanley Milgram lorsqu’il a étudié la capacité d’obéissance des individus. Je vous recommande le film The Experimenter (2015) qui relate cette expérience controversée mais dont l’impact et les questions posées apparaissent comme fondamentales aujourd’hui que ce soit dans nos sociétés ou dans notre quotidien professionnel. Si vous préférez vous plonger dans un roman, Amélie Nothomb reprend à travers son livre Acide Sulfurique, des schémas sur l’obéissance tout à fait saisissants.

Mais ce qui m’intéresse aujourd’hui est l’angle qu’a étudié Salomon Asch dans les années 50 : Le conformisme. Il est aujourd’hui la référence pour toutes les études sur ce sujet.

Permettre le conformisme, ou comment rendre vos moments collectifs inutiles

Avant de lire la suite, je vous invite à voir une vidéo de l’expérience de Asch :

Dans cette expérience, les « sujets » sont invités à l’origine pour un test de vision. Ils doivent dire à quelle ligne du tableau de droite la ligne du tableau de gauche est-elle égale.

Les sujets sont mis dans un certain nombre de contextes différents au sein d’un groupe composé exclusivement d’acteurs, complices de l’expérience.

Il montre qu’un individu aura plus tendance à se conformer au comportement d’un groupe (avis, pensée, …) plutôt qu’à défendre ce qu’il croit être vrai. Et il explique pourquoi.

Dans son expérience, le sujet va se conformer à l’avis du groupe (« la ligne 1 est la même que celle dans le tableau gauche ») alors qu’il voit que c’est faux.

Moscovici (1980) montre d’ailleurs de son côté que des individus admettront publiquement le point de vue majoritaire tout en refoulant le leur quand ils sont motivés par le besoin de ne pas apparaître comme différent ou risquer une possible sanction (exclusion ?) de la majorité.

Imaginez ce mécanisme en place dans un atelier où l’objectif est de produire un concept nouveau ou encore la nouvelle stratégie de l’entreprise. Que ce soit dans la phase de définition (notre contexte ? nos opportunités ? nos parties prenantes ?…) ou dans la phase d’idéation, un individu qui se conformerait au groupe n’apporterait donc pas sa pierre à l’édifice. Imaginez la phase de convergence où il faut choisir et modeler la solution à mettre en place. Personne ne voit de risque technique sauf un individu qui ne s’exprimera pas car l’environnement de la réunion ne lui permet pas de sortir du conformisme…

Impossible ? Peu probable ? Pas chez nous ? 

Changer de comportement pour se mettre en adéquation avec celui des autres

Un individu se « conforme » lorsqu’il change de comportement pour le mettre en adéquation avec le comportement d’un groupe majoritaire. Nous parlons de conformisme lorsqu’il n’y pas de volonté explicite du groupe d’influencer, lorsqu’il n’y a pas de rapport hiérarchique et lorsque la pression se fait à l’intérieur du groupe. Dans le cas contraire, le changement de comportement peut exister mais n’est pas expliqué de la même façon. Par exemple on va parler d’obéissance lorsqu’il s’agit de se soumettre aux ordres directs d’une autorité… (cf. Milgram)

Deux formes d’influences sociales expliquent le conformisme :

  • L’influence informationnelle
  • L’influence normative

Concrètement, lorsqu’un individu se conforme au groupe c’est parce qu’il souhaite, de manière inconsciente, répondre à deux besoins fondamentaux pour lui :

  • Le besoin de certitude
  • Le besoin d’approbation

Répondre à son besoin d’approbation va permettre à un individu d’appartenir à un groupe aussi petit soit-il. Nous construisons notre personnalité dès l’enfance en répondant plus ou moins à ce besoin. Un enfant va adapter sa conduite en fonction de l’approbation ou la désapprobation de ses parents. Un adulte va continuer à rechercher l’acceptation de soi par les autres.

Répondre à notre besoin de certitude va nous permettre de sortir d’un conflit cognitif que nous aurions avec la pensée du groupe. Nous résolvons un désaccord entre la pensée du groupe et la nôtre qui pourrait être basée sur des faits objectifs en nous conformant à leur avis.

Pour information, Asch et ses successeurs (Latané et Wolf, Conolley, Allen, …) ont fait varier un certain nombre de paramètres comme l’anonymisation de la réponse, la relation entre les participants, la taille du groupe majoritaire, le genre. Je vous invite à lire les publications en pied de page pour approfondir si vous le souhaitez.

Les études sur le conformisme ont été reproduites aussi récemment et dans différentes cultures. Les résultats diffèrent légèrement. 

Bien entendu, ceci est une synthèse qui pourrait apparaître simpliste au regard de certains spécialistes. 
J’ai notamment fait le choix de ne pas développer les recherches de Herbert Kelman (1958) qui sont aussi très éclairantes et dont vous trouverez beaucoup d’article en ligne. 

Des pratiques pour contourner ce risque

Je ne peux pas finir cet article sans vous transmettre certaines pratiques simples à mettre en place pour contourner ce risque dans vos moments collectifs :

  1. Demander aux participants de répondre à la question posée par écrit et en silence pour commencer. Cela permettra à chacun de poser et concrétiser son avis, ses idées avant de les partager et surtout d’entendre ceux des autres… Cette modalité évite la convergence naturelle et un effet de fixation.
  2. Commencer par utiliser des images (cf. Trousse Katsi) pour définir une problématique. Par exemple, tour à tour les participants tirent une image au hasard et explicite à tous pourquoi et comment elle représente bien la problématique. Cela ne permet pas de définir la problématique de façon exhaustive mais permet d’ouvrir plusieurs angles et souvent d’exprimer des angles de vue personnels.
  3.   Aider les participants à aller au-delà de leur besoin de certitude en proposant un exercice de connexions forcées. Par exemple, demandez leur de tirer deux cartes (images, graphiques, mots… que vous aurez préparé en avance en rapport plus ou moins avec le sujet) et demandez leur de créer une idée, un concept, un morceau de solution utilisant ces deux supports.

N’hésitez pas à partager vos idées de modalités dans les commentaires ou encore apporter vos sources, vos expériences ou expertises sur ces sujets.

 

A très bientôt !

 

Jeanne Bernard, fondatrice de Katsi

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Quelques sources

 
Et aussi nos livres ressources à retrouver dans notre bibliographie.

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